En région : la conquête de l’Intelligence Artificielle

L'intelligence artificielle se déploie et progresse à grande vitesse. Dans les prochaines années, elle envahira notre quotidien et la plupart des secteurs d'activité. Faut-il craindre cette technologie ? Quels sont les enjeux et atouts en région Hauts-de-France ? Quels impacts et promesses pour nos entreprises ? Enquête au coeur de l'une des plus grandes tendances de fond...

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Intelligence artificielle visite pro

Robots, assistants vocaux, objets connectés et insolites, des plus basiques aux plus aboutis, tous étaient sous les feux des projecteurs lors du CES de Las Vegas en janvier dernier. Le salon mondial d’électronique grand public a en effet largement été marqué par l’invasion de l’intelligence artificielle (IA) et en particulier la robotique. Du robot-assistant Buddy représenté par la frenchie Blue Frog Robotics au robot-taxi Autonom Cab de la start-up lyonnaise, les exposants français étaient venus en nombre pour présenter leurs dernières innovations. Parmi ces quelque 330 jeunes pousses (les start-up tricolores constituent la seconde délégation mondiale derrière les États- Unis !), une vingtaine d’entreprises de la région ont également fait le déplacement. Leur objectif ? Conquérir le marché international. “Le CES est une très belle vitrine pour les entreprises désireuses comme nous de susciter l’intérêt des investisseurs. Après une première participation l’an passé, nous avons fait le déplacement cette année dans l’optique de lancer notre développement à l’international”,confieThomas Haessle, fondateur du robot compagnon Cutti, issu de la start-up roubaisienne CareClever. “Ce salon nous a surtout permis de repartir avec des contacts difficilement accessibles depuis la France”, ajoute-t-il conscient que, pour concrétiser, le plus gros du travail reste à venir.

“UNE VINGTAINE D’ENTREPRISES DE LA RÉGION SONT VENUES AU CES POUR CONQUÉRIR LE MARCHÉ INTERNATIONAL.”

LA FRANCE DANS LA BATAILLE

Si celles-ci font encore figure de parent pauvre à côté des grands noms de la Silicon Valley, les entreprises de la French Tech semblent néanmoins peser de plus en plus lourd dans le paysage numérique. La preuve ! En 2016, les 270 start-up françaises spécialisées dans l’intelligence artificielle ont attiré 118 millions d’euros d’investissement contre 70 en 2015, d’après une étude menée par Serena Capital. Des chiffres en constante progression mais bien en- deçà des milliards que brassent les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Selon les données de l’institut américain CB Insights, ces géants du web ont déposé plus de 200 brevets d’intelligence artificielle entre 2014 et 2016. La bataille serait-elle gagnée d’avance ? Rien n’est moins sûr. Pour contrecarrer les poids lourds américains et relancer sa croissance, la Chine a annoncé, début 2016, investir 13,5 milliards d’euros dans le développement de l’IA à travers ses services déployés par les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi – homologues chinois des GAFA). Prochaine étape ? Toucher le marché occidental.

“LA RÉMUNÉRATION PROPOSÉE À L’ÉTRANGER N’EST PAS LA MOTIVATION PRINCIPALE.”

LA FUITE DES CERVEAUX

Autre point notable, la course aux talents disputée par les grandes entreprises. “Certes, nous avons parmi les meilleurs chercheurs au monde en intelligence artificielle [NDLR : 5 300 chercheurs dont 406 en Hauts-de-France] mais ces derniers sont débauchés par les GAFA et autres grands groupes du numérique”, déplore Thomas Haessle. “Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la rémunération proposée à l’étranger n’est pas la motivation principale. Mais la performance des outils informatiques, oui !” Preuve en est : en 2014, sur les douze chercheurs fonctionnaires du centre de recherche de l’INRIA de Lille, neuf d’entre eux sont partis, dont trois chez DeepMind à Londres et un autre chez Facebook à Paris. “Aujourd’hui, nous sommes quatre permanents et une quinzaine de doctorants mais nous ne sommes pas à l’abri qu’ils partent, eux aussi”, regrette Philippe Preux, professeur d’université en informatique et responsable d’une équipe de recherche à l’INRIA. Une situation qui s’explique notamment par le manque de liberté d’action au sein du monde académique. “Les chercheurs s’épuisent à cause des contraintes administratives. Il faut sans cesse chercher des moyens financiers, ce qui handicape lourdement la recherche. Il devient urgent d’y remédier”, plaide-t-il.

“LE MANQUE DE MOYENS FINANCIERS EST UNE ENTRAVE À LA RECHERCHE.”

DÉCOLLAGE IMMÉDIAT :
LE RAPPORT VILLANI CHANGERA-T-IL LA DONNE ?

Pour garder ses talents et tirer son épingle du jeu face à la concurrence internationale, le gouvernement français a décidé de définir une stratégie nationale. Le but : se doter d’une industrie de l’intelligence artificielle. Le président de la République, Emmanuel Macron, a ainsi confié au mathématicien et député (LREM) de l’Essonne, Cédric Villani, une mission sur l’IA, dont les conclusions seront dévoilées d’ici la fin du mois de mars. Parmi les pistes de réflexion : le développement d’une politique industrielle et économique innovante dans les domaines de la santé, du transport, de l’environnement et de la défense-sécurité ; la constitution d’écosystèmes autour de la donnée ; l’anticipation et la maîtrise des impacts sur les emplois ; la création d’un cadre éthique ; l’amélioration de l’environnement de travail dans l’ensemble du paysage de la recherche incluant de nouveaux moyens de financement. La mission vise également à ressouder les liens entre le monde académique et celui de l’entreprise pour favoriser les échanges agiles recherche- industrie. Pour rédiger son rapport, Cédric Villani s’est appuyé sur les préconisations des spécialistes rencontrés pour l’occasion mais également sur les recommandations émises depuis la plateforme participative mise en place et ouverte à tous entre décembre et janvier dernier. Le député saura-t-il apporter les réponses aux interrogations que se posent citoyens et experts ? Si la feuille de route est lancée, le pessimisme des uns et des autres est fortement ancré. “Tant que nous n’aurons pas de géants européens ou des conditions de travail suffisamment améliorées, nous pourrons difficilement convaincre nos jeunes de rester, ni d’être en mesure de faire face aux GAFA”, conclut Philippe Preux.

 

INTERVIEW

Sébastien KONIECZNY, Directeur de recherche CNRS Sébastien KONIECZNY visite pro

“L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE EST UN OUTIL AU SERVICE DE L’HOMME !”

De l’espoir d’un côté, des craintes de l’autre. Depuis quelques années, l’intelligence artificielle alimente un certain battage médiatique. Sébastien KONIECZNY, directeur de recherche CNRS au Centre de Recherche Informatique de Lens (CRIL) revient sur les impacts et les fantasmes associés à cette discipline.

Visite Pro : On parle beaucoup d’intelligence artificielle. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?

Sébastien KONIECZNY : Par définition, l’intelligence artificielle est un ensemble d’algorithmes conférant à une machine toutes les capacités d’analyse (compréhension du langage, capacité de perception) et de décision afin d’interagir dans le monde de manière autonome. Autrement dit, c’est l’ensemble des méthodes permettant à une machine de reproduire un comportement dit intelligent. Il existe plusieurs thématiques et sous-domaines liés à l’IA. Ici au CRIL, nous étudions le raisonnement et la résolution de conflits à partir d’informations contradictoires que nous recueillons, par exemple pour des plateformes de débats en ligne ou des consultations citoyennes. D’autres laboratoires sont spécialisés en apprentissage, ce qu’on appelle le deep learning. Ce sont des réseaux de neurones virtuels qui permettent à la machine d’apprendre à effectuer une tâche à partir d’exemples et à classifier.

VP : Une intelligence artificielle est donc capable de prendre des décisions…

SK : Bien sûr mais seulement parce qu’on le lui a dicté ! Il faut que la tâche en question soit parfaitement cernée et délimitée pour que la machine puisse imiter un comportement humain. Comme lorsque le programme d’intelligence artificielle AlphaGo a battu le champion du monde au jeu de go. La machine a ingurgité un certain nombre d’informations concernant les bons et les mauvais coups. Mais ce n’est pas pour autant qu’elle a conscience de ce qu’elle fait et de ses actions. Il faut se rappeler que l’algorithme ne perçoit que des chiffres. Il n’a aucune intuition, il se contente juste de calculer.

VP : Quelles limites peut-on alors assigner à l’IA ?

SK : Que ce soit bien clair : l’intelligence artificielle est incapable de prendre des décisions pertinentes. En effet, l’homme a une conscience et une connaissance du monde que la machine n’a pas. Elle interprète seulement à partir des dizaines de millions d’exemples qu’on lui a appris. Prenons le cas d’un robot nettoyeur : si on lui donne pour mission de nettoyer la table, il le fera mais ne tiendra pas compte des objets fragiles posés comme votre téléphone portable ou votre verre d’eau… C’est faisable mais cela demande encore beaucoup de travail au niveau de l’apprentissage et de l’approche symbolique de la connaissance. Autre exemple : les véhicules autonomes. Jusqu’ici, les machines entraînées sont en mesure de reconnaître un piéton ou un animal domestique sur la route. Mais imaginez qu’un jour apparaît une créature plus rare dont la machine ignore l’existence… La décision ne pourra être qu’aberrante. Cela prouve que les méthodes d’apprentissage et de perception sont aujourd’hui encore très limitées. En les faisant collaborer avec les méthodes de raisonnement, on arrivera peut-être à avoir des décisions pertinentes.

VP : Comment l’intelligence artificielle s’est-elle développée ces dernières années ?

SK : L’intelligence artificielle est partout et on ne s’en rend pas forcément compte. Internet fonctionne déjà avec des méthodes d’IA. Les puces électroniques et les logiciels sont permis grâce aux techniques développées par l’IA. Mais il n’y a rien de nouveau. Les méthodes utilisées sont les mêmes depuis plus de vingt ans. Certes, les progrès sont constants et les applications prometteuses mais il ne faut pas s’attendre à des miracles non plus. Il n’y a rien de magique. Au début du développement de l’IA, les prédictions étaient nombreuses. On pensait pouvoir résoudre tous les problèmes, les traductions automatiques etc. mais on s’est rapidement rendu compte que ce n’était pas le cas. C’est pourquoi il ne faut pas donner trop d’espoir au risque de décevoir.

VP : Que peut-on attendre alors?

SK : Dans le domaine industriel, l’automatisation des tâches permet déjà de réduire la pénibilité au travail notamment pour la manutention où les robots peuvent s’occuper de charges plus lourdes. Dans les métiers plus tertiaires, les machines feront le travail mieux que les hommes. Elles seront capables de repérer des anomalies dans les feuilles d’impôt. Même chose dans le domaine médical où l’IA pourra détecter plus efficacement une cellule cancéreuse sur une radio que ne le saurait faire un médecin.

VP : Certains craignent que l’IA puisse un jour remplacer les hommes…

SK : Je pense qu’il faut avant tout rassurer la population. Je suis à peu près certain que les machines ne remplaceront pas les hommes. Avant de considérer l’intelligence artificielle comme une menace, il faut la voir comme un formidable outil supplémentaire au service de l’entreprise qui aidera les hommes et les libérera des tâches les moins exaltantes. La conséquence de l’intelligence artificielle à moyen terme est plutôt une amélioration des conditions de travail. Selon une étude d’Accenture, l’IA pourrait même accroître de près de 38% la rentabilité des entreprises d’ici 2035.

VP : Pourtant, on estime que 25% des emplois seront impactés de façon négative par l’intelligence artificielle…

SK : Encore une fois, ce ne sont que des prédictions. On peut imaginer qu’avec l’arrivée des véhicules autonomes, certains emplois comme les chauffeurs de taxis et de poids lourds seront supprimés. Mais dans la plupart des métiers, l’intelligence artificielle va créer de nouveaux services sans pour autant altérer l’expertise des hommes. Une machine capable de déceler une cellule cancéreuse ne remplacera jamais le diagnostic et les connaissances médicales d’un médecin. Il s’agira surtout d’une transformation des métiers comme à chaque fois qu’il y a un progrès technique. Reste à savoir où la balance se situera et comment seront gérées les retombées politiques, économiques et scientifiques.

Faculté des Sciences Jean Perrin

LE CRIL, UN LABO 100% IA

Fondé en 1994 au sein de l’Université d’Artois, en partenariat avec le CNRS, le Centre de recherche en informatique de Lens (CRIL) regroupe aujourd’hui une soixantaine de membres, dont une trentaine d’enseignants-chercheurs. Reconnu comme une niche d’excellence à l’échelle mondiale, l’établissement nourrit ses principaux travaux autour de l’intelligence artificielle et ses différentes applications.
Il s’agit du premier laboratoire français dédié à l’intelligence artificielle en région, et dont plusieurs de ses publications ont été distinguées dans des compétitions internationales.

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